J - K

Jacques Jouet

Redonde

C'est toujours un peu tard que tu pleures
emmailloté dans ton habit bleu
qu'aura maculé de brun la guerre
de sang tout encroûté, de gros bleu.
C'est sur la bêtise que tu pleures

poilu, soldat de dieu, casque bleu
sur les désastres des grandes guerres.
S'il reste du carburant, tu pleures
encore sur les petites guerres
celles pour les débutants, la bleu-

saille, enfin sur les moyennes guerres.
Et toi, là, qui par contre ne pleures
pas, tu en redemandes des bleus
des coups, des plaies, des bosses. Tu pleures
de ne les rendre qu'en temps de guerre.


in Poèmes avec partenaires, P.O.L., 2002

oulipo.net


Jacques Jouet est un membre actif (c'est-à-dire non décédé, non excusé et à temps plein, selon la terminologie oulipienne) de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle fondé par François Le Lionnais et Raymond Queneau), et collaborateur à France Culture (Des papous dans la tête, les Décraqués de Bertrand Jérôme).

   Il se veut écrivain tout-terrain : il écrit des poèmes chaque jour que les circonstances font (1 poème par jour depuis 9 ans) mais aussi des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre, des essais. Ça ne lui fait pas peur qu’un poème puisse être imprimé sur un T-shirt. Il n’aime pas la pureté : la littérature n’est pas pure ; la langue n’est pas pure, même les origines ne sont pas pures. De plus, à ses yeux, la littérature n’est pas une activité solitaire. C’est pour cela, peut-être, qu’il est si attiré par le théâtre.

   En 2009, Jacques Jouet a reçu le prix de Poésie Max Jacob pour son livre MRM.

Bibliographie partielle
Bodo, roman (P.O.L. 2009)
MRM ( P.O.L 2008)
Une mauvais maire, roman (P.O.L. 2007)
Poèmes avec partenaires POL (2002)

Maison de la Poésie : Polyphonies 2010

François Jullien

"De là, l'intérêt à passer par la pensée chinoise pour prêter attention à ces "transformations silencieuses" : sous le sonore de l'événement, elles rendent compte de la fluidité de la vie et éclairent les maturations de l'Histoire tout autant que de la Nature."

Les transformations silencieuses, Grasset 2009

jeudi 19 novembre 2010


FRANCOIS JULLIEN
Les transformations silencieuses

Ou l'on repassera dans son esprit cette belle image puisée aux Arts littéraires de la Chine ancienne: quand on est en barque et qu'on lève un instant les avirons, tel est l'art de la transition. On ne pagaie plus, le mouvement de ramer - d'écrire - est interrompu, mais le bateau est porté et poursuit sur sa lancée.

Ecouter la conférence

univers.fm


...la vie est-elle transition, dont chaque moment se découvre et compte à part entière, et est gros du suivant, ou bien est-elle traversée, dont ce qui compte à l'avance est l'arrivée? Dans ce dernier cas, elle se charge d'énigme; elle n'est plus la vie, à proprement parler, mais devient 1'« existence ». Son cours s'engendrant de lui­même, et comme tel s'intégrant dans le naturel, bascule aussitôt dans la question sans fond, dont tirent leur puissance le métaphysique et le religieux.


La transformation silencieuse, en revanche, ne force pas, ne contrecarre rien, ne se bat pas; mais elle fait son chemin, dira-t-on, infiltre, s'étend, se ramifie, se globalise - fait «tache d'huile ». Elle s'intègre en désintégrant; se laisse assimiler en même temps qu'elle défait à mesure cela même qui l'assimile. C'est aussi pourquoi elle est silencieuse: parce qu'elle ne suscite pas contre elle de résistance, qu'elle ne fait pas crier, ne suscite aucun rejet, on ne l'entend pas progresser.


Un mot chinois (che) nous servira de guide dans cette réflexion. Il s'agit pourtant là d'un terme relativement commun auquel on n'attribue guère, d'ordinaire, de portée philosophique et générale. Mais ce mot est en lui-même source d'embarras, et c'est de cet embarras qu'est né ce livre.
Les dictionnaires, pour leur part, rendent ce terme aussi bien par « position» ou « circonstances» que par «pouvoir» ou «potentiel ». Quant aux traducteurs et aux exégètes, sauf dans un domaine précis (en politique), ils compensent le plus souvent leur imprécision à son égard par une note de bas de page qui se borne à faire état de cette polysémie - sans y attacher plus d'importance. Comme si nous avions seulement affaire à l'une des nombreuses imprécisions de la pensée chinoise (insuffisamment « rigoureuse») dont il faille prendre son parti et auxquelles on s'habitue. Simple terme pratique, forgé d'abord pour les besoins de la stratégie et de la politique, utilisé le plus souvent dans des expressions typées et glosé presque exclusivement par quelques images récurrentes: il n'y a rien là effectivement qui puisse lui assurer la consistance d'une véritable notion - comme la philosophie grecque nous en a donné l'exigence - à finalité descriptive et désintéressée.
Or, précisément, c'est l'ambivalence de ce terme qui m'a attiré, dans la mesure où elle trouble insidieusement les antithèses bien faites sur lesquelles repose - se repose - notre représentation des choses: parce que ce terme oscille ostensiblement entre les points de vue du statisme et du dynamisme, un fil nous est donné à suivre pour nous glisser derrière l'opposition de plans dans laquelle se laisse murer notre analyse de la réalité.

La propension des choses, Points Seuil, 2003


L’œuvre de François Jullien se construit entre pensée chinoise et philosophie européenne. Dialogue des représentations qui, ouvrant « la » culture européenne à un autre regard, la révèle autrement à elle-même. Son travail vise à dépayser la pensée, en explorant ailleurs d’autres intelligibilités que celles développées par « la » pensée européenne. Il explore ainsi de nombreux domaines : la morale, l’art, les logiques du sens, mais aussi la stratégie ou encore le langage, la création poétique. Ainsi, dans Si parler va sans dire, il interroge le rapport à la langue et croise, vue de Chine, la réflexion de Mallarmé. En quoi, bien sûr, il nous intéresse. Il interroge l’universalisme facile et tout autant le relativisme paresseux. Une manière de « recatégoriser » la pensée et de contribuer ainsi à une configuration nouvelle de nos représentations.
Né en 1951, François Julien n’a cessé d’explorer la langue et la pensée chinoise. Philosophe et sinologue, il est professeur à l’Université Paris 7 Denis Diderot, directeur de l’institut de la pensée contemporaine et du Centre Marcel-Granet. Il dirige la collection « Orientales » aux Presses Universitaires de France et « l’Agenda de la pensée contemporaine » aux éditions Flammarion. Depuis 1979, il est l’auteur de très nombreux ouvrages parmi lesquels on retiendra : La Valeur allusive (1985), Eloge de la fadeur (1991), Le Détour et l’Accès (1995), Si parler va sans dire (2006) et enfin Les Transformations silencieuses (2009).
Et aussi...


Ronelda Kamfer

  Fin tragique

 

un homme comme toi devrait me
rendre heureuse tu ne dépends de personne
mais tu fais ce que je dis ton bureau est
un vrai foutoir et tu as de beaux yeux tout
ce dont je croyais rêver mais maintenant tout
ce que je vois c'est à quel point tu as l'air bête quand tu
dors et quand tu inspectes les verres dans le placard
de la cuisine et – qu'à Dieu
ne plaise – que tu découvres une tache ça te fais vrai-
ment plaisir tes copains intellos disent
que les gens ordinaires sont vulgaires et pourtant
il y en a au moins trois parmi eux qui vont tous les ans
au festival d'Aardklop je me rends compte maintenant qu'un
homme sans histoires ça n'est pas fait pour moi

                                  extrait de Chaque jour sans tomber, Chantiers navals, 2013


Ronelda Kamfer. Née en 1981, de langue afrikaans, elle a longtemps vécu à Eersterivier, banlieue qui connaît de nombreux problèmes sociaux — pauvreté, violence, drogue, guerre des gangs. Cette expérience marque profondément sa vie et son écriture  : des propos compressés en de courtes phrases, vérités du quotidien encore empreintes des divisions culturelles et identitaires. Plusieurs de ses poèmes sont traduits en français par Pierre-Marie Finkelstein. Son recueil Chaque jour sans tomber a été publié par la Maison de la Poésie de Nantes (coll. Chantiers navals) en 2013.

Maison de la Poésie 2013



Sylvie Kandé

Ils auraient pu ramer jusqu’à demain
plongeant dans la houppée leurs longues pales en bois
et pelletant par tas et monceaux cette eau verte
qui obstinément revenait les sabouler
Leurs pognes crevassées font jaillir des joyaux :
gouttes de jade perles d’opale et d’un diamant le feu parfois
Pleurant de soif chacun fixe au loin un clapot
et songe à part soi : pour l’amour de nos aïeux
tâchons de faire force et de l’atteindre au moins
Mais au fur et à mesure qu’ils avancent
la vague change de ton de forme et de sens :
tantôt elle effleure l’étambot du bateau de tête
carole follement cloque puis éclate sous leurs yeux
tantôt elle fuit comme une bête sauvage
afin d’échever leurs savantes approches
Ah beaux amis qui m’écoutez qui dit
j’en fais mon affaire se corde pour l’esclavage
Sans plus de bravade ils éliront nos taiseux
une autre vague un autre remous
pour dire jalonner
cette vallée sans écho
cette fluide folie
cette immense absence de paysage

La Quête infinie de l’autre rive. Éditions Gallimard, Collection Continents noirs


Sylvie Kandé est l’auteure de  Lagon, lagunes-tableau de mémoire, un texte de prose poétique paru en 2000 chez Gallimard, avec une postface d’Edouard Glissant et La Quête infinie de l’autre rive-épopée en 3 chants (Gallimard 2011).
Associate Professor à SUNY Old Westbury, elle y enseigne en tant qu’Africaniste et a publié de nombreux essais de critique littéraire et cinématographique, des articles de journaux et des comptes-rendus. Ses nouvelles et ses poèmes ont paru dans des revues telles qu’Europe ou La Nouvelle Revue Française. Elle dirige la collection “Mots et Mémoires” pour les éditions Phoenix Press International.

Maison de la Poésie de Rennes 2013

Son site

Paol Keineg

Il n'est pas de frontière entre hier et demain, pas plus qu'entre la vie et la mort,

ni grosse ardoise levée, ni tremblement de ruisseau, mais un commerce

large et spongieux de tous les instants, une profonde contagion des années et des siècles, au-delà des paupières noires de la nuit,

au-delà de la rotation des continents, des maternités océaniques,

le libre accès au temps par les fourmillements et les fulgurations de la mémoire,

la libre circulation du temps par l'agitation vigou reuse de l'esprit,

la possession du temps.

Les Trucs sont démolis – Une anthologie, 1967-2005,
                        Obsidiane / Le Temps qu'il fait, 2008


Paol Keineg est né en 1944 à Quimerc'h (Finistère). Il a publié son premier livre, Le Poème du pays qui a faim, en 1967. D'emblée, ce texte le fit connaître. On y décelait une puissance, un lyrisme, une énergie que l'on trouvait peu dans la poésie de langue française de l'époque. Très vite, d'autres livres suivirent. Des poèmes ouverts. A la fois fougueux et décapants. Portés par une langue qui allait assez rapidement  bouger pour devenir plus concise, plus âpre, moins incantatoire qu'à ses débuts mais tout aussi nerveuse, inventive, efficace, inimitable.
ll y a deux ans, un livre intitulé Les trucs sont démolis a permis à tous ceux qui avaient pu perdre la trace de Paol Keineg (qui a vécu 35 ans aux États-Unis), de se rendre compte de la diversité et de la densité d'une œuvre qui, malgré la discrétion de son auteur, n'a cessé de s'amplifier. Ce livre rend enfin sa poésie  lisible sur la durée. Ce vaste chantier en perpétuelle construction et déconstruction du langage,  montre la force et la belle énergie qui s’affichent  en permanence chez un poète qui est également dramaturge et traducteur.

Bibliographie sélective :

   Les Trucs sont démolis – Une anthologie, 1967-2005,
                        Obsidiane / Le Temps qu'il fait, 2008

            Là et pas là, Le Temps qu'il fait, 2005
            Terre Lointaine, (théâtre) Apogée, 2004
            Triste Tristan suivi de Diglossie, j'y serre mes glosses, Apogée, 2003
            Anna Zéro, (théâtre) Apogée, 2002

Maison de la Poésie de Rennes : Polyphonies 2011

photo

Alain Kervern

"Classées parmi les « choses qui tombent » au même titre que les giboulées, l'averse, la chute des flocons ou le givre, les feuilles d'érable deviennent à chaque automne un spectacle dont la perfection déjà connue se répète inépuisablement. Modulation collective d'une relation japonaise au monde, les feuilles rouges d'érable sont l'objet d'une sensation directe et d'une réalité distante, à la fois être et paraître. Les érables rouges sont bien sûr la source d'un embrasement intérieur, illuminant la sphère propre à l'imaginaire de ce peuple. Mais le flamboiement des feuilles d'érable éclaire aussi d'une lumière seconde ce qui apparaît comme le passage entre le sensible et le suprasensible."

A L'ouest Blanchit la lune . Grand Almanach Poétique Japonais
Livre IV. L'automne. Traduction et adaptation par Alain Kerven
Ed. Folle Avoine


Alain Kervern est né à Saïgon le 14 janvier 1945, Diplômé de l’Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, et de l’université de Paris VII, il revient définitivement en Bretagne en 1973, à Brest, où il enseigne le Japonais.

Il a traduit plusieurs poètes des traditions classique et moderne du haïku.

L‘ouvrage collectif intitulé Tro Breizh, en notre faim, notre commencement (Skol Vreizh, 2001) a reçu le Ginyù Haiku Prize en 2004.

Dans le souci de transmettre les valeurs pédagogiques attachées à l’apprentissage des techniques du haïku, il a traduit le manuel d’un instituteur japonais initiant les enfants à la pratique de ce genre poétique, dans une version en breton : Koroll an haïku (Skol Vreizh, 1999), et en français : La ronde des haïku (Ubapar édition, 2004). Il organise des stages et des animations sur le haïku dans un esprit d’éducation populaire.


"Quand bien même je me colore des divers spectacles du monde
Je n'en garde aucune empreinte "
(traduction J. Pigeot dans Michiyukibun »)
écrit Saïgyô, un des plus grands noms de la littérature classique.

Sur cet humus culturel, où le poème ne se justifie que s'il agit comme catalyseur spirituel, a pris corps le haiku.
Est-ce la configuration géographique de ce pays, au relief tourmenté, où les plaines sont petites et rares, et les montagnes jeunes et nombreuses, qui conduit à une telle fragmentation du réel ? Le haïku fonctionne sur un mode perceptif en discontinu, parcellisé comme ces multiples rizières qui reflètent les infinies nuances d'un même firmament. Il s'agit là d'une authentique désintégration de l'ordre du monde en millions de ces brefs et minuscules regards que sont les haïku.
La collusion du passé et du futur, ou même leur collision frontale au point précis où naît un haiku, engendre cet infime présent où le poète compose un poème, où le lecteur se l'approprie. En retour, l'instant poétique est une sorte de couture invisible du passé et du futur. En lui coexistent le lointain et l'ici, le fond et la forme, le mouvement et l'immobile, la loi et l'accident. Le haiku résulte de ce travail sensible sur le passé le présent et le futur qui engage notre perception contemporaine.
Bien que parvenu à maturité il y a plusieurs siècles dans un contexte social assimilable à une dictature militaire, le haïku réussit une permanence qui s'explique aujourd'hui par l'épanouissement d'une culture du flash, du clip, de l'instantané, du momentané et du provisoire.
Si l'accélération de l'histoire entraîne, sur un rythme de plus en plus vif, de plus en plus saccadé, de nouveaux modèles, des mutations en chaîne, des interrogations sans fin, le haïku, ce concentré de littérature, d'histoire et de philosophie accompagne depuis longtemps déjà la dissolution progressive des civilisations de la durée.

Malgré le givre. Essai sur la permanence du haïku Editions Folle Avoine

Petr Kral

Même dans les tiroirs d’une maison on ne saurait compter
tout le bric-à-brac entassé ; une main levée seule, parmi les
breloques, se tourne maintenant vers la vitre
et le vide au-delà, s’approche, adhère au verre
sans un grincement ; s’agite,
s’agite jusqu’à grincer, tâtonnant rameau de doigts
dans l’amas ligneux des meubles, contre la branche
à la fenêtre,
attendue déjà, dehors, par la sombre caisse à roues et le volant
où enfin elle se posera – avant que, d’un glissement funéraire,
elle n’évacue la ruelle
la laissant à son silence, sa vérité
nue.

Hum ou marge d'erreur, Ed Ragage


Petr Kral est né en 1941 à Prague. Après avoir fréquenté un temps le groupe surréaliste tchèque, il quitte en 1968 son pays natal pour s’installer à Paris où il fait œuvre d’essayiste et de poète de langue française jusqu’en 2006. On lui doit notamment des ouvrages critiques sur la poésie tchèque moderne et le surréalisme en Tchécoslovaquie, ainsi que des recueils où les mots n’infligent que quelques précieuses traces au silence. Il vit aujourd’hui à Prague.

« Explorer les failles du monde : à partir des situations les plus quotidiennes, Petr Král invente d’étonnants voyages de poésie pensante, des aventures insoupçonnées où la réalité se donne à voir dans toute son étrangeté. … On comprend ainsi ces notions de base : ces mondes sont faits d’objets disparates, de sujets qui fluctuent. Certains mondes sont rapides, d’autres très lents. Ils sont plus ou moins peuplés, parfois déserts. Cacophoniques ou silencieux par-dessous. Hostiles ou familiers, ou les deux. Obscurs ou crûment lumineux, ou variables. Et ainsi de suite. Mais aucun de ces mondes n’est plat. »

Roger-Pol Droit - le Monde des livres 2/9/2005