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janvier, février, mars 2011


« l'écrire
pour me souvenir

moi

une vie ordinaire sans rien
sans souvenirs immondes sans
grincements de dents

sans que je me sente obligé non plus
d'être
absolument moderne

doutant de tout
ce que pauvrement je possède

un corps
des images

à peine

un sentiment
de la beauté des choses »

Compris dans le paysage (Editions Potentille, 2010)



            Georges Guillain vit et enseigne les lettres à Boulogne-sur-Mer. Dans cette ville et dans l’académie de Lille, il est à l’origine de plusieurs actions de promotion et d’animation de la poésie contemporaine. Une des plus remarquables est sans doute d’avoir été en 1997 l’initiateur du Prix des Découvreurs de poésie, fondé par la ville de Boulogne-sur-Mer. Ce prix, dont il est la cheville ouvrière, permet chaque année à des centaines de lycéens –et de collégiens, plus récemment– de découvrir des poètes vivants, écrivant aujourd’hui, et ce à travers leurs écrits les plus récents ; les lecteurs découvreurs élisent leur lauréat parmi les quelques poètes proposés à leur curiosité. Une invitation irremplaçable, la possibilité pour ces élèves d’une véritable expérience personnelle.

Rémy Jacqmin

(Toutes les citations sont extraites de L’Hiver est une main précise, Ecrit(s) du nord, 2000)


Georges Guillain



« Tout un hiver le mur ne put être achevé. Il semblait
que des pierres se soient blotties en nous pesant
sur nos décisions et entravant nos gestes. Difficile
d'imaginer le mur, en pied, rectiligne jusqu'à son
couronnement. Inutile de le déplacer dans le temps
et dans nos propos; il nous interrompait sans cesse,
brisant nos paroles, arrêtant nos discours. Pourtant
nous devions expliquer sa présence, justifier son
retrait, reprendre son existence là où elle avait
commencé, bien avant nous, dans un temps qui
s'échappe chaque fois qu'on en parle. »

Un Mur de pierres sèches (Atelier La Feugraie, 2009)



Poète celui-là qui habite. C’est un peu ce que nous livre Georges Drano en écho lointain d’Hölderlin. Il habite, en effet, les terres qu’il foule, les paysages dont il se saisit. Sa voix est grave, j’allais dire rigoureuse .Il sait que le maniement de l’outil – la langue – est des plus malaisés. Aussi ne hausse-t-il pas le ton, ne se déploie jamais « plus haut que la parole » .S’il parle des maisons, des talus, des pierres, du marais, des arbres ce n’est ni pour se perdre dans l’éther, ni pour les célébrer mais d’une certaine façon pour les remercier de leur présence, de leur opiniâtreté à être là.
On le sent attentif à ce que le poème dise ou, à tout le moins, fasse ressentir chez son lecteur la nécessité intérieure qui le fonde. Et celle-ci s’articule à la jointure d’un être et de son séjour ici. Elle est à la fois fragilité et force, éclaircie et menace.
Il convient de se tenir sur une ligne de crête, de connaître le vertige sans y céder car le corps dans ces poèmes est ancré, solidement posé là où il avance. Il a l’allure patiente de qui découvre au travers des mots ces domaines qui bien qu’ils furent toujours les nôtres sont continûment à reconquérir afin de faire face c'est-à-dire de ne pas, précisément, se voiler la face devant l’inquiétude, « la peureuse condition ».
C’est la chance du poème que de permettre d’être tout à soi et simultanément absent car toujours sur un versant autre. « Ce que tu entends est de l’autre côté / où tout est présent ».
Cette contradiction n’est qu’apparente. Elle signe l’étroite connivence entre le silence et la parole. De cela le poète tire la force de durer. La terre, nous dit-il, est au bout du monde et il ajoute : « à chaque pas un mot avance à l’intérieur du corps »
On devine la confiance accordée aux mots. Cependant il ne s’agit pas d’une confiance naïve. Certains mots échouent à donner « le volume et la voix ». Aussi convient-il souvent « de déblayer les propos inutiles ».
Habiter ce peut être «  crier jusqu’aux os / de la terre déposés / en soi ». Ce peut être également ouvrir tous les échanges possibles entre le monde et soi.

Michel Dugué



LES POLYPHONIES